Dééfait

Dééfait

Du 19/10/2026 au 25/10/2026
Ici d'ailleurs

Un drôle de hasard. Il a vraiment fallu un drôle de hasard pour donner naissance à ce groupe au nom bizarre, qui en dépit de sa consonnance un peu loser a dès ses premiers pas posés les jalons d’un certain succès. D’abord le hasard qui a mené Ric Lara à 9000 bornes de la capitale mexicaine qui l’a vu grandir et à laquelle sa formation a emprunté son nom : DF pour Distrito Federal, l’autre nom de Mexico. DF est aussi le théâtre du roman Les détectives sauvages du chilien Roberto Bolaño, qui l’avait beaucoup inspiré lors de l’écriture de leur premier EP.

Il a fallu aussi l’idée saugrenue des Stay Hungry sessions née à l’automne 2021 quand le covid nous la jouait rediff : avec l’aide de Grégoire Couvert et d’Enir Da, Ricardo recevait, à la maison, des musiciens sommés de jouer sur des instruments atypiques voire expérimentaux, puis de s’attabler pour discuter le bout de gras au cours d’un entretien, dont la teneur serait ensuite donnée en voix off. Ce fut l’occasion d’une rencontre avec Pays P, le groupe des frères Valero revenant alors d’une belle tournée en support de Big Thief, et qui devait splitter quelques mois plus tard.

Une rencontre humaine et musicale, nourrie d’influences allant des riffs de Fugazi à la sauvagerie de Boredoms, entre cinq musiciens appréciant autant l’épaisseur d’un Terminal Cheesecake que l’énergie électrique de CAN, ou encore l’inventivité du collectif mancunien Gnod. C’est d’ailleurs à Andy Blundell qu’a été confié le mixage de l’album, ce qui constituera déjà une évolution par rapport au EP paru en décembre 2025. Un premier pas discographique pas si court que ça (6 titres et 35 minutes) enregistré à la maison, et qui les a tout de suite placés sur la carte… reste à savoir quelle carte, quel territoire (rock ? noise ? psyché ?) et c’est bien l’intérêt de Dééfait. Cet EP éponyme donnait un aperçu de l’alchimie qu’on sent entre les membres du groupe, évoquant un rite bruitiste : un mur de guitares, de percussions incantatoires, et de voix possédées. Avec Dééfait le son se tord, se répète, s’étire jusqu’à l’épuisement.

Ils sortaient à peine des légendaires studios Black Box à Angers, où Peter Deimel a enregistré ce premier album, quand ils ont commencé à tourner pour faire découvrir l’EP. Ils ont alors continué de jouer dans les réseaux indie voire underground (du CCL de Lille aux squats des Pays Bas en passant par les repaires des activistes parisiens ou montreuillois comme l’asso En Veux tu en V’là, Le Cirque Electrique ou Le Chinois), prenant parfois part à quelques plateaux alléchants (avec Suuns ou Zu), jusqu’à trouver leur place dans des rendez-vous plus institutionnels comme La Route du Rock (collection hiver) ou The Great Escape. Et en attendant quelques autres qu’on a bien hâte de vous révéler.

Là où l’EP proposait un ensemble de titres assez hétérogène, l’album affirme ici une unité narrative plus organique. Un disque sans titre non plus, « éponyme » donc comme on dit dans ces cas-là, comme si on en était encore aux premières présentations, qu’il n’y avait pas besoin de préciser « James » après avoir dit BondBondBond. Passant toujours d’une langue à l’autre (anglais, français, espagnol), Ric y déploie des thèmes variés autour de la jouissance où le sens et la langue s’adaptent au timbre et au rythme : ici la musicalité domine l’intelligibilité, la densité dépasse l’intention.

Dééfait trouve par là sa singularité : la voix lancinante parfois suraigüe (d’où le style « heliumcore » évoqué à plusieurs reprises) vient hanter une structure fondamentale guidée par la basse, sur laquelle s’échangent des étages de guitare, dont les harmoniques s’entremêlent avec celles des échos obsédants de son chanteur-vociférateur.

Will More instaure dès les premières mesures cette atmosphère dense et fiévreuse propre à Dééfait, qui restera jusqu’à la fin de l’album. La pression est maintenue par les riffs galvanisants d’I Promise to Divide You, titre au propos plus optimiste que sa promesse initiale. La voix fuzzée singulière de Ric montre différentes couleurs, passe dans différents effets et nous enveloppe dans ce voile hypnotique dans lequel on resterait volontiers prisonnier « Endlessly » (pour toujours).

Révélée en single au sortir de la torpeur estivale, Satan’s Brew nous agrippe dans ce grit 90’s et nous plonge avec lui dans cette transe chaotique, encerclés par des cris de diablotins et une guitare cinglante en overlap. Il est des enfers qui ne donnent pas envie de sortir de la marmite. L’immersion se poursuit dans le titre suivant (et quel titre, Fôlatre, fissure, crie !), produisant une sensation d’unité, de résolution logique dans le choix des rythmes : les ostinato s’échangent, se divisent et se fondent.

Entraînés dans les limbes par les guitares hypnotiques de Lucas Valero et Grégoire Couvert, cloués au sol, qui se dérobe toujours plus, par la rythmique méthodique des fûts de Pablo Valero et des 4 cordes d’Enir Da, on a d’autres choix que de s’accrocher aux psalmodies de Ric Lara.

2440 vient rassurer les amateurs de doom en ralentissant la cadence, pour laisser sa voix naviguer dans un spectre si étrange qu’elle peut se faire à la fois tonitruante et fragile, maîtrisant autant l’explosion que l’implosion.

Enfin l’atterrissage arrive avec DF, ce dernier titre presque rassurant (surtout maintenant qu’on en connaît la signification), qui vient recueillir les âmes lourdes ayant traversé cette ordalie : une récompense bienvenue à l’issue d’un tourment addictif dont on sort sens dessus dessous.

Dééfait est un rituel occulte d’invocation tribale, une introspection en apnée, une exploration inversée, un trajet sinueux à travers les eaux saumâtres et filandreuses du rock psychédélique. Et lorsque s’évanouissent les dernières notes de ce disque dans une reverb’ finale, on se demande si le quintet lui-même nous y a guidés ou s’y est au contraire lui-même laissé entraîner, mené comme en transe par des forces qui le dépassent, tentant d’en garder la maîtrise, de les dompter, croyant en sa chance, en son destin, espérant qu’encore une fois, le hasard…

Décidément oui, le hasard fait bien les choses.

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